Écho de presse

La vie à Saïgon, capitale de l'Indochine française

le 06/12/2021 par Pierre Ancery
le 10/09/2019 par Pierre Ancery - modifié le 06/12/2021
La rue Catinat à Saïgon, années 1930 - source : Gallica-BnF
La rue Catinat à Saïgon, années 1930 - source : Gallica-BnF

Capitale de l'Indochine de 1887 à 1901, Saïgon, surnommée par les Français la « perle de l'Extrême-Orient », est alors vantée pour ses réalisations coloniales. Une image remise en cause au XXe siècle par plusieurs reportages critiques.

Lorsque les Français menés par l'amiral Charles Rigault de Genouilly s'emparent de Saïgon en 1859, ils s'apprêtent à changer le destin de cette ville située près du delta du Mékong. La campagne de Cochinchine (nom alors donné au Sud du Viêt Nam) s'étant soldée par une victoire française, Saïgon va devenir le centre politique et économique de la nouvelle colonie.

Roussin, un militaire envoyé sur place, en fait la description dans un article agrémenté de dessins qui paraît en 1863 dans Le Monde illustré :

« La ville chinoise existait avant la guerre. Autour d'elle, la population annamite était dispersée en plus petit nombre sur un grand espace ; elle a abandonné, lors de l'attaque, un grand nombre de cases, dont les matériaux ont servi à nos premiers campements ; maintenant, les indigènes rassurés reviennent occuper leurs terres, qu'ils ont été laissés libres de reprendre.

Le reste est adjugé au plus offrant, et déjà des capitaux européens viennent jeter, sous l'abri de notre drapeau, les fondements d'importantes entreprises. »

Les colons français vont en effet développer rapidement la ville (aujourd'hui Hô-Chi-Minh-Ville), l'adaptant à leur présence à la fois militaire et civile. Toujours en 1863, Le Monde illustré décrit la construction de la première église de la ville, sous l'impulsion de l'amiral Bonard. Usant de l'argumentaire raciste typique de son temps, le rédacteur se félicite de l'effet de cette édification très symbolique sur la population indigène :

« C'est la première église chrétienne élevée sur cette terre dévolue au paganisme le plus grossier et le plus abrutissant [...]. L'impression a été profonde, particulièrement sur les indigènes, qui assistaient pour la première fois à une des solennités du culte de leurs alliés de l'Occident, qu'ils commencent à ne plus oser traiter de barbares [...].

Un trait caractéristique, c'est que les Annamites, qui traitent assez légèrement leurs pagodes et font bon marché de leurs idoles quand ils n'ont aucune grâce à leur demander, regardent l'église de Saïgon avec un extrême respect et semblent comprendre qu'elle appartient à une divinité dont on ne se joue pas comme des leurs.

Il est à peu près certain qu'avant peu ces pauvres gens, qui recourent dans leurs périls et leurs entreprises dangereuses aux pratiques les plus étranges, élevant des autels à tout ce qui les effraie, même aux tigres, viendront s'adresser au dieu des Européens, Deo ignoto, pour sonder sa puissance ou son influence. »

Saïgon devient à partir de 1887 la capitale de l'Indochine française, ainsi que son centre administratif. La ville a complètement changé de visage depuis l'arrivée des colons, qui ont construit de nombreux bâtiments à l'architecture européenne : l’hôpital de la marine en 1873, la cathédrale Notre-Dame entre 1877 et 1880, la gare en 1881, ou l'Hôtel des Postes en 1891 (avec une charpente métallique conçue par Gustave Eiffel). Parallèlement, des systèmes de soins et d'enseignement sont mis en place.

Dans de nombreux titres de la presse française d'alors, on exalte les réalisations coloniales menées à Saïgon. En 1885 (à une époque où la classe politique se déchire autour de la question de l'expansion coloniale), on lit dans La République française :

« Saigon est effectivement une merveille, un rêve, et l’impression que l’on éprouve est que cette colonie est une excellente acquisition [...]. Ce qu’au premier coup d’œil on pouvait redouter, c’est que Saigon eût le caractère lourd, disgracieux et informe des villes américaines également bâties au cordeau. Il n’en a heureusement rien été [...].

On dirait de Saigon un immense parc de Versailles avec des Trianons partout, ornés de palmiers, de cocotiers, de tamarins, de bananiers [...]. C’est féerique. »

Même chose dans La Revue indochinoise en 1893 :

« L’immense majorité de nos compatriotes qualifie encore aujourd’hui la Cochinchine de “tombeau des Français” et ignore que la France y possède, à Saigon, une des villes les plus charmantes de l'Extrême-Orient, une de ces coquettes capitales qui tiennent au cœur, que l'on quitte avec regret, que l'on retrouve avec plaisir [...].

À Saigon vous trouverez en plus ce que ne vous donneraient ni Chaton, ni Saint-Cloud, ni le royal Versailles lui-même : la vie, le mouvement, l’activité commerciale, l'en-avant de toutes les races, Annamites, Chinois, Malais, Hindous, travaillant pour s'enrichir et y réussissant le plus souvent. »

Saïgon, le palais du gouvernement, 1888 - source : Gallica-BnF
Saïgon, le palais du gouvernement, 1888 - source : Gallica-BnF

En 1902, Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine, va toutefois faire de Hanoï la capitale de la colonie, tandis sur Saïgon reste la capitale économique. Deux décennies plus tard, en 1922, la ville est décrite avec ironie par l'envoyé spécial Albert Londres dans les colonnes d'Excelsior. Le célèbre reporter la dépeint comme une paisible et ennuyeuse sous-préfecture de province :

« La colonie, comme nos rêves l'inventaient voilà vingt ans aujourd'hui, est décédée. Quelques histoires de haute aventure peuvent encore s'y cueillir, mais non par brassées [...].

La sublime fantaisie est envolée. La femme française, en débarquant, lui a ouvert la fenêtre. On vient maintenant “à la colonie” avec sa femme, son enfant et sa belle-mère. C'est la colonie des ménages. L'Indochine, le matin, endosse la camisole bourgeoise et le soir met ses bigoudis.

Où est le temps, vieux résidants, où, sans poil blanc alors, sortant frais de l'école, vous débarquiez en Indochine pour sauver l'Indochine ? Chaque matin vous étiez convaincus de l'avoir, la veille, tirée d'un mauvais pas. Vous alliez des quinze jours à cheval, sans grogner, sur votre seul ordre, à travers forêts et monts, vous laissant glisser sur le ventre quand la pente était à pic, porter la justice à l'indigène... Tous, vous vous sentiez chargés d'une mission.

Résidants ! hommes des grands temps, vos successeurs ne se sentent plus que chargés de famille. Vous veniez à la colonie pour la faire vivre, ils y viennent pour y vivre. Après le feu sacré, le pot-au-feu. »

Pendant l'entre-deux guerres, toutefois, des voix vont se faire entendre pour dénoncer la réalité coloniale de la vie à Saïgon, loin des images d'Épinal répandues jusque-là par la presse.

Car si à Saïgon le conseil municipal, par exemple, est mixte – c'est-à-dire ouvert aux Vietnamiens –, dans les faits la minorité de colons (ils sont seulement 16 000 en 1937) exerce le pouvoir et bénéficie des meilleurs salaires. Comme dans toute l'Indochine, la population indigène, elle, est reléguée aux postes subalternes. Dans les bas quartiers de Saïgon, la misère, la criminalité et la prostitution règnent, tandis que la police coloniale exerce une répression impitoyable et pratique la torture.

En 1931 la grande reporter Andrée Viollis couvre pour Le Petit Parisien la visite du ministre des Colonies Paul Reynaud à Saïgon et en Indochine. Dans ces articles, elle évite les questions politiques mais y reviendra en 1935 dans « Indochine SOS », un brûlot préfacé par André Malraux, dans lequel elle dénoncera les injustices et la brutalité du système colonial.

Le magazine communiste Regards, la même année, marche dans ses pas en publiant un long reportage en plusieurs parties sur la répression des indépendantistes communistes à Saïgon.

« La prison centrale de Saïgon est, en miniature, semblable à l'Indochine : un extérieur riant, mais derrière la façade bien des misères et des horreurs cachées. Pour le touriste ou le voyageur de passage, quel beau pays que l'Indochine : on voit les ruines d'Angkor (qui vous masquent la servitude féodale du peuple du Cambodge) […] ; la rue Catinat éblouit avec son clinquant bon marché, qui laisse dans l'ombre les cases abominables où les enfants succombent comme des mouches [...].

Toute la conduite de la magistrature et de la police dans la colonie n'est d'ailleurs qu'un tissu d'illégalités, même du simple point de vue bourgeois de la loi. Des communistes sont arrêtés, le plus souvent à la suite de dénonciation des nombreux mouchards de la police qui pullulent autour des quartiers ouvriers. Ils sont conduits, après avoir été frappés et enchaînés, à un commissariat de police [...].

La Sûreté garde ainsi les communistes arrêtés des jours, des semaines, jusqu'à des trois et quatre mois et les “interroge”, alors qu'au bout de vingt-quatre heures un inculpé doit être écroué dans une prison et ne peut-être interrogé que par le juge d'instruction. À la Sûreté, c'est toute la gamme des tortures, dont les raffinements dépassent toute imagination. Andrée Viollis, après bien d'autres, les a, par ailleurs, excellemment décrites.

On oblige un détenu à rester debout enchaîné pendant des jours et des nuits, en le redressant à coups de pied et de poing lorsque son corps exténué menace de s'affaisser. On lui lie poignets et chevilles, on le met à genoux sous un table basse qui le force à se voûter le dos et on le laisse ainsi jusqu'à ce qu'il s'évanouisse de fatigue. »

Après la partition du pays à l'issue de la guerre d'Indochine, Saïgon deviendra en 1954 la capitale de la République du Viêt Nam. Elle prendra en 1976 le nom d'Hô-Chi-Minh-Ville, du nom du célèbre leader communiste. Plus grande ville du pays, elle cédera toutefois son statut de capitale à Hanoï la même année.

Pour en savoir plus :

Pierre Montagnon, L'Indochine française, Tallandier, 2016 

Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine : la colonisation ambiguë 1858-1954, La Découverte, 2004

Anne Renoult, « Indochine SOS : Andrée Viollis et la question coloniale », 2012