Écho de presse

Les Loups de la Butte, terreurs du Montmartre de la Belle Epoque

le 09/08/2022 par Michèle Pedinielli
le 18/01/2021 par Michèle Pedinielli - modifié le 09/08/2022
Apaches – ou « Joyeux » – parisiens devant une devanture de café, Agence Roger-Viollet, circa 1900 – source : WikiCommons

Ils s'appellent « Nib de blair », « L'Enfant gras » ou « Charlotte la grêlée ». Tous sont membres des Loups de la Butte, un gang d’Apaches du Nord parisien qui va régner plus de dix ans sur les hauteurs du XVIIIe arrondissement.

En septembre 1906, la police réussit à arrêter plusieurs membres d’une bande, les « Loups de la Butte », appartenant à ce large groupe d’adolescents irréguliers des quartiers populaires de la capitale, les Apaches.

Ces jeunes « titis » vivent à Montmartre où, apprend-on, ils imposeraient leur loi de la rue Marcadet à la place du Tertre, étendant même leur modeste empire sur tout le Nord-Est de Paris en s'affrontant régulièrement contre des bandes rivales, notamment les terribles Cœurs d'acier de Saint-Ouen, pour conquérir ou conserver leur territoire. Leur spécialité : le vol à l'étalage, qu'ils pratiquent notamment chez les commerçants des Buttes-Chaumont.

Chaque malfrat obtient rapidement un surnom dans la bande, souvent lié à sa provenance géographique, l’une de ses caractéristiques physiques ou une aptitude particulière. Lors du procès de six Loups, le grand public découvre ainsi le jeune âge des marlous en même temps que leurs drôles de patronymes.

« Ils sont six, loups et louves, Philippart dit Nib de Blair, Camuzet dit l'Enfant gras, dix-sept ans tous deux. Le Galais dit le Costaud de Belleville, de deux ans plus vieux, puis l'Arbi, Mimi la Rouquine et Charlotte la Grêlée. »

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Pour dérober les marchandises en évitant de se faire repérer et en se laissant du temps et de l'espace pour la fuite, la bande opère de façon artisanale, en général à quelque distance de l'étal et à l'aide de longues perches de fer munies de crochet.

« Tout était bon à ces malfaiteurs qui, armés de fils de fer munis de crochets, attiraient à eux les objets qui les avaient séduits dans les étalages. C’est ainsi qu’ils réussirent à soustraire un très grand nombre d’articles de lingerie, de bijoux, jusqu'à des revolvers chez un armurier.

On se doute de l’usage qu’ils firent du produit de ce dernier vol quand on saura qu'après une habile information, ils furent trouvés par la Sûreté armés jusqu’aux dents. »

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Au tribunal, les quatre jeunes Loups et les deux « femmes soumises » ou « femmes galantes » (ainsi nommées dans le compte-rendu) adoptent une attitude conforme à leur morale : point de tête baissée en signe contrition ou d'aveu de culpabilité, mais plutôt une posture fière et hautaine face à la justice de la IIIe République.

« Ils ont eu une attitude cynique et se sont contentés de hausser dédaigneusement les épaules en apprenant que leurs familles se désintéressaient d'eux. »

L'audience n'aura pas duré longtemps et la sentence tombe le jour même. Mimi la Rouquine, Charlotte la Grêllée et l'Arbi sont relâchés, faute de preuves ; les trois autres sont condamnés.

« Après plaidoiries de Mes Joachim et Henri Canet, le tribunal a condamné Le Galais à un an de prison. Ses deux acolytes ont été envoyés dans une maison de correction. »

Pour le Costaud de Belleville, le plus âgé, ce sera sûrement l'enfer de la prison pour enfants de la Petite roquette ; Nib de Blair et l'Enfant gras écoperont d’un sort guère plus enviable : une peine de réclusion dans une maison de correction jusqu'à leur majorité.

Toutefois, les Loups de la Butte ne sont pas seulement des voleurs à l'étalage ; ils savent aussi fomenter des attentats pour se débarrasser de leurs ennemis. Jusqu’à commettre l’irréparable.

Quelques jours après la condamnation de Le Galais, Philippart et Camuset, un autre coup dur est porté à la bande : leur chef, Albert Dussot, dit « Bébert le Costo » est arrêté par la brigade mobile. Les Loups soupçonnent alors une « casserole », une balance, qui aurait donné leur chef.

Les amis de Bébert décident en conséquence de se planquer à l'extérieur d'un café du boulevard de Clichy, où ils ont localisé celui qu'ils supposent être un indic. Pour leur vengeance, ils ont délaissé tiges de fer et surins pour des armes et des méthodes plus radicales.

« [...] Auprès du comptoir, se tenait un jeune homme de vingt-quatre ans, M. Marcel Cacheto, menuisier, passage Pivert. M. Cacheto ignorait et la brigade que dirige M. Xavier Guichard et la bande des Loups de la Butte.

Pendant qu'il demeurait encore dans le café, les amis de Bébert se concertèrent.

- C'est certainement la casserole que nous recherchons, affirma l'un d'eux. Je le reconnais pour l'avoir rencontré souvent chez le commissaire.

- Alors, reprit un autre des malandrins, nous allons lui mettre du plomb dans la tête.

M. Cacheto quitta bientôt l'établissement, suivi par les rôdeurs. Soudain, au moment où il passait à l'angle du boulevard de Clichy et de l'avenue Rachel, il fut entouré par dix individus armés de revolvers. Il  chercha à s'enfuir, mais ses agresseurs firent feu sur lui, et il tomba, atteint par quatre balles, aux jambes, à l'abdomen et dans la poitrine. »

Peu importe que le Cacheto en question soit bien celui qui a donné Bébert, la justice du « milieu » parisien des débuts du XXe siècle étant de fait assez sommaire.

Les Loups vont continuer à dominer la Butte Montmartre pendant plus de dix ans jusqu'à la Première Guerre mondiale, quoi qu’en disparaissant progressivement des colonnes des journaux – locaux comme nationaux. Le conflit sonnera alors le glas de la bande, comme plus généralement, de celui de ce grand « réseau informel » de la petite criminalité, le mouvement apache à Paris.

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Pour en savoir plus :

Jean-Jacques Yvorel, « Chroniques du Paris apache (1902-1905) », in : Revue de l’histoire de l’enfance irrégulière, PUR, 2009

Philippe Nieto, « Le Far-West aux portes de Paris – Codes de reconnaissance d’un réseau informel : les Apaches », in : Appartenances et pratiques des réseaux, 2017