Interview

Des rapports entre justice et littérature, par Christine Baron

le 21/01/2022 par Christine Baron, Marina Bellot
le 20/09/2021 par Christine Baron, Marina Bellot - modifié le 21/01/2022
Portrait d'André Gide par Henry Bataille, 1901 - source : WikiCommons
Portrait d'André Gide par Henry Bataille, 1901 - source : WikiCommons

Dans son ouvrage La Littérature à la barre, la professeure de littérature Christine Baron analyse les multiples liens qu'entretiennent droit et littérature et montre comment ces deux mondes, en apparence opposés, se sont mutuellement nourris au fil des siècles.

RetroNews : Quelle parenté existe-t-il entre droit et littérature ?

Christine Baron : De nombreux liens existent entre la littérature et le droit. Bien des écrivains, particulièrement dans littérature du XIXe siècle, ont une formation juridique : Claudel a exercé une carrière de diplomate, Balzac et Stendhal ont tous deux étudié le droit. Stendhal disait d’ailleurs qu’il lisait chaque matin deux ou trois pages du Code civil, comme une sorte d’hygiène nécessaire à l’écrivain afin d’être toujours naturel.

Il existe également une proximité dans la lecture qu’on fait des textes : la tradition d’exégèse des textes de lois et la lecture savante qu’on fait des textes littéraires requièrent des compétences assez proches. L'herméneutique littéraire et l'herméneutique juridique ont souvent des critères et standards similaires.

 

Quelles sont quelques-unes des multiples manières dont la littérature a puisé son inspiration dans le droit, notamment aux XIXe et XXe siècles ? Dans quels buts ?

Je remonterais au XVIIIe siècle. C’est d’abord de l’indignation des philosophes que naît la discussion littéraire sur le droit. Pensons aux textes de Voltaire sur les affaires Sirven ou Calas. Dans son plaidoyer pour le chevalier de la Barre, Voltaire se penche sur le blasphème. Il y a une participation de l’écrivain au fonctionnement de la société civile, avec souvent un objectif : faire évoluer le droit. On retrouve chez Victor Hugo cette indignation lorsqu’il dénonce la peine de mort et la torture. Tout cela montre un intérêt de l'écrivain pour l’évolution du Code.

Et puis il y a une inspiration directe, réaliste : il suffit de trois lignes sur l’affaire Delamare dans le Journal de Rouen pour éveiller l’imagination de Flaubert. Une femme se suicide à l’arsenic après avoir ruiné sa famille, et son mari qui meurt peu de temps après… C’est la genèse de Madame Bovary. Un fait divers peut être un détonateur d’imaginaire. La littérature va ainsi saisir la vie des individus à travers leur rencontre avec le droit, à des moments de rupture. Il y a un évident intérêt psychologique : elle va décrypter, analyser le psychisme des acteurs. Elle va également développer une empathie, une bienveillance de principe, qui débouche sur une décision qui respecte l’être humain.

Il est inévitable que les écrivains s’emparent des questions de société. Quand le juge Trévidic analyse le processus de radicalisation, il intitule son essai Le Roman du terrorisme. Ce n’est pas un roman au sens usuel du terme mais pour décrire tout le processus, il va se servir d’une personnification du terrorisme, ce qui donne une approche très fine et concrète de ce dont nous subissons aujourd’hui les effets. À l’évidence, la réalité judiciaire a fasciné les écrivains - le droit pénal évidemment, mais pas seulement. Je pense à un roman comme D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère qui raconte au quotidien l’histoire de deux juges chargés de dossiers de surendettement. Au-delà du côté spectaculaire des grandes causes, on retrouve là un intérêt pour le droit, surtout dans la littérature contemporaine.

Du côté du document, le récit de procès occupe une place importante. Quelle est la démarche de Gide quand il s’empare des affaires Redureau et de la séquestrée de Poitiers ?

Ces deux textes appartiennent à une collection créée par Gide lui-même chez Gallimard en 1930, intitulée « Ne jugez pas ». Le but de cette collection était de documenter des procès le plus précisément possible pour que le lecteur puisse se forger une opinion. Les deux affaires traitées par Gide sont opposées : Marcel Redureau est un jeune domestique très doux envoyé au service de gens qui vivent à la campagne et qui, sur une remontrance, va tuer toute la famille. Le crime est violent et inexplicable, le jugement très sévère.

L’affaire de la séquestrée de Poitiers part, elle, d’une dénonciation concernant une personne qui enferme depuis 25 ans sa fille dans une pièce sans fenêtre, sans aucun soin. Comme il s’agit d’une famille bourgeoise, le jury rend un verdict favorable malgré l’évidente culpabilité de l’accusé. On parlerait aujourd’hui de justice de classe.

Gide a été très frappé, en participant à des procès d’assises comme juré, par le fait que de jeunes prévenus issus de milieu modeste ne comprenaient pas le langage que leur tenait le président ou l’avocat, ce qui pouvait aggraver leur cas. Il développe une réflexion sur le langage du droit, sur son imperméabilité aux gens modestes. Les personnages du droit - le président, le procureur… - sont quant à eux particulièrement détestables dans son œuvre, ce sont des gens d’une rigueur moraliste très déplaisante. Pour lui, il y a le fond de la loi dans ce qu’elle a d’implacable et l'aspiration à la vie. L’écrivain est du côté de l’exultation de la vie, du côté du « tu peux » plutôt que du « tu dois ».

 

Cela peut-il expliquer que la littérature française se soit largement construite contre le droit et la justice ?

Oui, cela l’explique en grande partie. Ceci dit, la littérature n’entretient pas seulement un rapport tragique avec le droit : au Moyen Âge par exemple, la chicane a été un thème comique de la littérature populaire. La justice coûte cher, est inaccessible, clientéliste… Tous les vices de la justice sont décrits. L’autre point litigieux est l’horreur de certaines peines.

Et surtout celui a abîmé les relations entre le droit et la littérature, c’est l’histoire des totalitarismes et la docilité des juges envers Hitler, les grands procès staliniens, les condamnations à mort en masse sous Mussolini, le fait que les juges ont dû prêter serment à Pétain... Tout cela a fait peser un lourd soupçon sur l’institution judiciaire. Le coup de grâce a été le tournant philosophique marqué par la pensée de Michel Foucault, avec Surveiller et punir, qui participe à une tradition de pensée très critique de l’institution judiciaire. Selon lui, le droit ne sert qu'à assurer le contrôle des citoyens par la puissance publique.

 

Bien que tout semble séparer les deux mondes, que peut apporter la littérature à la façon dont s'écrit le droit ?

Je prendrais l’exemple du sociologue Ivan Jablonka, l’auteur de Laëtitia, qui donne trois fonctions à ce récit : d’abord comprendre l’affaire, saisir ses enjeux individuels et collectifs. Puis ouvrir l’affaire, montrer qu'elle ne se réduit pas à un crime et qu’elle renvoie à quelque chose de plus large qui est un état de la société. Déployer l’affaire dans sa dimension sociale en la mettant en regard avec les normes et ce qui a choqué dans les normes qu’elle transgresse. Et enfin dissiper l’affaire, oublier la fin pour restituer à la victime une vie, une biographie et peut-être une forme de dignité. 

Il y a aussi de la littérature d’imagination qui s’est greffée sur des questions juridiques. Le grand juriste François Ost a écrit en 2019 un beau recueil de nouvelles qui s’appelle Si le droit m’était conté : il y interroge le droit dans ses dimensions marginales ou bizarres. Par exemple, si on tue un robot, est-ce qu’on commet un homicide ? La fiction sert à vulgariser des questions de droit mais aussi à s’interroger par d’autres voies que la doctrine sur l’application du droit.

La littérature a-t-elle, de fait, contribué à faire évoluer le droit ?

C’est arrivé au moins une fois : lorsque Balzac écrit César Birotteau. De nombreuses œuvres de Balzac sont truffées de références très précises au droit, domaine dans lequel il a une expertise de première main, et il montre à travers la faillite de Birotteau que la loi est extrêmement dure. La loi sur les faillites va s’inspirer de cet ouvrage Birotteau pour être adoucie quelque temps plus tard. Je ne crois néanmoins pas que les œuvres d’art créent directement une évolution de la loi. En revanche, un mouvement d’opinion comme #MeToo va créer un durcissement de la législation et des peines sur le harcèlement. La littérature, le cinéma accompagnent les mouvements de société.

– 

Christine Baron est professeure de littérature à l'Université de Poitiers. Son ouvrage La littérature à la barre est paru aux éditions du CNRS en juin 2021.