Écho de presse

Les apparitions de Lourdes en 1858, un miracle très polémique

le 08/05/2021 par Pierre Ancery
le 30/07/2018 par Pierre Ancery - modifié le 08/05/2021
Apparition de la Très-Sainte Vierge à Bernadette Soubirous, petite bergère de Bartrès près de Lourdes, dans la grotte de Massabielle, le 11 février 1858, estampe de 1873 - source Gallica BnF

En 1858, la jeune Bernadette Soubirous raconte avoir vu une mystérieuse « Dame blanche » apparaître dans une grotte près de Lourdes. Alors que certains parlent de miracle, les journaux anti-cléricaux crient à la mystification.

Été 1858. Depuis quelque temps, une histoire fait le tour de tous les journaux : dans la grotte de Massabielle, près de la petite ville de Lourdes, dans les Pyrénées, une adolescente nommée Bernadette Soubirous aurait été témoin de plusieurs apparitions d'une mystérieuse « Dame blanche ».

 

Celle-ci aurait dit à la jeune fille : « Que soy era Immaculada Councepciou » (en occitan, « Je suis l'Immaculée Conception »).  

 

C'est le début de la célébrité internationale pour la petite bourgade de Lourdes, qui va se trouver complètement transformée par l'événement. Très vite en effet, beaucoup sont persuadés que c'est la Vierge Marie qui est apparue à l'adolescente. Qui plus est, lors d'une de ces apparitions, Bernadette aurait creusé le sol de la grotte pour y trouver de l'eau : cette dernière va bientôt acquérir la réputation d'être miraculeuse.

 

Dans un article à succès paru dans L'Univers, le directeur du journal Louis Veuillot, qui s'est rendu sur place, semble accréditer la thèse du miracle. Mais la plupart des autres journaux ne cachent pas leur scepticisme face à ce qu'ils considèrent comme une mystification. L’Écho des Vallées, journal pyrénéen, écrit dès mars 1858 :

« Bernadette Suvi [sic], tel est le nom de la visionnaire : elle a 13 ans à peine et appartient à une famille pauvre ; petite, maigre et pâle, sa constitution est essentiellement nerveuse. Tous ceux qui ont pu la voir et l’entendre s'accordent à la croire d'une parfaite bonne foi et plus convaincue que personne de ses entretiens surnaturels avec la Vierge [...].

 

Si on lui demandait ce qu’elle avait vu : Une bien jolie dame, vêtue d’une robe blanche, avec une ceinture bleue et des souliers jaunes, voilà sa réponse invariable [...].

 

Aujourd’hui, pour tous les gens raisonnables, il est avéré que la jeune fille de Lourdes est tout simplement une enfant atteinte de cette maladie connue par la science sous le nom de catalepsie et qui produit des extases et des visions imaginaires. »

Tandis que Le Siècle écrit le 29 août :

« Il nous semble difficile que d'une hallucination vraie ou fausse d'une fillette de quatorze ans et d'un suintement d'eau pure dans une grotte on parvienne à faire un miracle. Nous désirerions pour notre part quelque chose de plus certain que les allégations de Bernadette, allégations que rien n'est au monde n'est venu confirmer. »

Mais entre-temps, de nombreux pèlerins ont afflué à Lourdes pour voir la grotte, transformée en véritable chapelle, et jouir des vertus miraculeuses de son eau. Si bien que le maire Anselme Lacadé va interdire temporairement l'accès à la grotte (c'est l'impératrice Eugénie, fervente catholique, qui la fera rouvrir en octobre).

 

L’Église, elle aussi, s'intéresse très tôt à l'affaire. En août, une commission « chargée de constater l'authenticité et la nature des faits qui se sont produits » est constituée. Elle est dirigée par Mgr Laurence, évêque du diocèse de Tarbes, dont la presse reproduit l'ordonnance. L'ecclésiastique s'en prend aux sceptiques :

« Nier la possibilité des faits surnaturels, c’est suivre une école surannée, c’est abjurer la religion chrétienne et se traîner dans l’ornière de la philosophie incrédule du siècle dernier.

 

Nous ne pouvons, nous catholiques, ni prendre conseil, dans cette circonstance, auprès des personnes qui dénient à Dieu le pouvoir de faire des exceptions aux lois générales qu'il a établies pour gouverner le monde, l'ouvrage de ses mains, ni entrer en discussion avec elles pour arriver à connaître si tel ou tel fait est surnaturel ; attendu que d’avance elles proclament que le surnaturel est impossible. »

Une déclaration qui suscite l'indignation de plusieurs titres à tendance anti-cléricale, certains accusant l’Église catholique, alors en pleine perte d'influence, de vouloir se faire de la publicité à grands coups de miracles. En 1846, une « Belle Dame » était déjà apparue à deux enfants à La Salette, dans les Alpes – une apparition authentifiée par l’Église en 1851.

 

La Presse compte parmi les plus virulents opposants. Le journal écrit le 30 août :

« Que des faits de ce genre se passent à Lourdes, dans les Hautes-Pyrénées.; que Bernadette ait des apparitions, des visions ; qu'elle voie la Sainte-Vierge comme je vous vois, cela nous paraît tout simple ; c'est une légende populaire, d'une mythologie inoffensive et puérile, en parfaite harmonie avec le degré de civilisation auquel nous semble parvenue la ville de Lourdes.

 

Ce que nous aimons moins, c'est l'intervention de M. l’évêque de Tarbes ; c'est celle de L'Univers, dont la naïveté n'est pas précisément le défaut ; c'est cette exploitation savante d'un fait ; d'hallucination probablement sincère, invérifiable dans tous les cas, puisque Bernadette seule a vu la Sainte-Vierge, et qui va très probablement aboutir, avec ou sans décision épiscopale, à un pèlerinage, à la vente en bouteilles de l'eau miraculeuse, de médailles non moins miraculeuses, et à une foule de petits commerces bénits, tous très lucratifs, organisés par les boutiques parisiennes d'objets religieux. »

Même son de cloche dans Le Journal des débats le 3 septembre, qui pointe lui aussi les intérêts économiques et politiques qui sont en jeu dans cette affaire :

« Il ne s'agit pas seulement de savoir si, à l'endroit où Bernadette a vu la Vierge, coule une source, mais si l'eau de cette source est de l'eau pure et sans vertu, ou si elle est miraculeuse et propre aux guérisons surnaturelles ; en d'autres termes, si elle ne vaut rien ou si elle doit se vendre sur place un sou le verre et s'expédier en bouteille dans le monde entier.

 

Cette commission accordera donc ou refusera d'un seul mot au département des Hautes-Pyrénées la création d'une industrie considérable et fructueuse ; industrie exceptionnelle qui n'exige aucune mise de fonds, qui ne connaît ni morte-saison, ni chômage, ni coalitions d'ouvriers, qui produit sans cesse et sans frais. »

Le 18 janvier 1862, la commission dirigée par l'évêque de Tarbes déclare finalement authentiques les apparitions. Le Siècle ironise aussitôt :

« Nous ne savons point à qui est réservée la vente de l'eau de source de Lourdes. Ce sera également un monopole fructueux, car le mandement a pris soin de constater les guérisons miraculeuses produites par cette eau rivale de celle de la Salette.

 

Depuis ce dernier miracle, aucune apparition de la Vierge immaculée n'était venue officiellement à notre connaissance, aucune dérogation aux lois ordinaires de la nature n'avait eu lieu : le miracle se reposait. Il faut s'attendre, maintenant qu'il a repris haleine, à voir l'ordre naturel troublé en plus d'un diocèse, et la Vierge apparaître à de nouvelles Bernadettes Soubirous. »

Lourdes est désormais l'un des plus importants centres de pèlerinage catholique du monde. 6 millions de visiteurs s'y rendent chaque année.