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L'étrange « Homme de Piltdown », ancêtre improbable d’homo sapiens

le par - modifié le 11/08/2021
le par - modifié le 11/08/2021

En 1912, le paléontologue Charles Dawson présente une extraordinaire découverte : les restes vieux d’un demi-million d’années d’un ancêtre de l’homo sapiens. Mais ce crâne et cette mâchoire sont si étranges qu’on n’arrive à le placer nulle part sur l’échelle de l’humanité.

Une découverte préhistorique majeure. Certainement la plus importante faite en Angleterre et ailleurs, selon les journaux de l’époque. La société de géologie et le Musée d’histoire naturelle de Londres accueillent en 1912 Charles Dawson, paléontologue amateur venu leur montrer son extraordinaire trouvaille :

« Elle comprend la partie d'un crâne, à parois très épaisses (12.5 millimètres à peu près), assez complet pour qu'on puisse en évaluer la capacité (1 070 c.c. environ), partie du front, et la moitié de la mandibule avec deux molaires.

Le tout fortement teinté de rouille, comme d'autres restes d'animaux ; une dent d'un éléphant pliocène, la molaire d'un mastodonte, des dents d'hippopotame, des os d'un cervidé, d'un castor fossile et d'un cheval éteint. »

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Ce crâne, dont on est sûr dans un premier temps qu’il appartient à une femme, montre cependant plusieurs caractéristiques déconcertantes.

« Plusieurs traits frappent immédiatement, surtout si l'on prend comme terme de comparaison une tête osseuse de chimpanzé (fig. 4).

La mâchoire, pourvue encore de fortes dents, est presque tout à fait une mâchoire de singe : elle en a la grandeur, la robustesse et la forme. Et elle est remarquable par la forme mollement arrondie de sa partie antérieure : comme le singe, l'homme n'avait pas de menton.

Le crâne par contre est déjà franchement humain dans sa forme ; si toute la partie postérieure est assez semblable à celle du chimpanzé, on dirait qu'en plus il lui est poussé un front. Et même, chose bien curieuse, ce front est plus marqué, plus droit, chez cet homme du début du quaternaire, que chez l'homme de la Chapelle-aux-Saints et de Neanderthal, qui est cependant bien plus récent !

On ne remarque pas non plus chez lui cet énorme développement des arcades sourcilières qui, chez ces derniers, formaient de véritables visières au bas du front. »

Ces restes, que l’on date de 500 000 ans environ, présentent donc une conformation inconnue jusqu’alors. La calotte crânienne s’apparente à celle des hominidés alors que la mâchoire présente une apparence simiesque. C’est à n’en pas douter un chaînon manquant dans l’évolution de l’homme.

« La femme chelléenne du Sussex ne peut être confondue avec un individu néanderthalien.

Et tout en étant plus primitive à certains égards que le néanderthalien, elle apparaît bien plus que lui comme un prédécesseur, un ancêtre de l'homme moderne. »

Pour le plus grand bonheur des visiteurs du Musée d’histoire naturelle de Londres, on réalise une sculpture afin de représenter en trois dimensions « celle » qui bouleverse les recherches paléontologiques d’alors.

Le crâne de l'homme de Piltdown, reconstitution - source : WikiCommons
Le crâne de l'homme de Piltdown, reconstitution - source : WikiCommons

« Une figure grimaçante et féroce de vieille occupe depuis quelques jours une place d’honneur dans le hall central du Musée d’histoire naturelle, à South Kensington.

On ne saurait guère imaginer de harpie plus vilaine ; n’en approchez pourtant qu’avec un pieux respect, car ce masque hideux est un portrait de famille et le moulage fidèle de la doyenne de nos mères. […]

Ces restes ont suffi à M. Barlow, l’habile mouleur du musée, pour restaurer toute la tête. Il a obtenu ainsi une figure qui se rapproche beaucoup de celle du singe : elle a du chimpanzé, le front et le cerveau étroits, le rictus, le prognathisme, les dents larges et épaisses.

Précieux argument pour les naturalistes qui croient à l’origine animale de l’homme. »

Les paléontologues de ce début de vingtième siècle ont déjà déduit que l’homme de Neandertal n’est pas un ancêtre direct d’Homo sapiens. L’homme de Piltdown (on a entre-temps conclu qu’il s’agissait d’un mâle) paraît plus plausible dans l’arbre généalogique de l’homme.

Même si la juxtaposition d’un crâne d’hominidé et d’une mâchoire simiesque intrigue toujours les paléontologues et empêche tout classement définitif.

« La découverte si importante des restes de Piltdown (en 1911, par l'Anglais Dawson), dans des couches antérieures au paléolithique, donne à penser que, dès le début de celui-ci, deux races existaient dont la Piltdown était certainement la plus élevée, la plus voisine de l'homo sapiens, peut-être son ancêtre. […]

Et l'homme de Piltdown ? C'était déjà homo sapiens, un homme moderne à crâne particulièrement épais. A-t-il, par une légère transformation, donné l’homo sapiens authentique, qui existe dès le paléolithique supérieur sous forme de Cro-Magnon par exemple ? »

En 1931, presque vingt ans après la découverte, on est toujours persuadé de la véracité des ossements trouvés par Dawson, quoique certains notent que rien ne permet de connaître les conditions de vie de cet homme de Piltdown, contrairement à d’autres découvertes plus récentes – comme celle du Sinanthrope, ou homme de Pékin.

« Mais si d'après les ossements fossiles ainsi découverts, on avait pu déduire des données sur l'aspect de l'homme intermédiaire, l'anneau manquant de la chaîne, unissant l'homme à ses ancêtres du monde animal, si on avait orienté en quelque sorte ses capacités, on n'avait jamais découvert son habitat avec certitude, on n'avait pu le rendre responsable du façonnage de certains objets exhumés.

On ne savait rien de sa vie. »

Comparaisons de diverses mandibules d'espèces pré-humaines, tirée de « Les hommes fossiles : éléments de paléontologie humaine », 1921 - source : Gallica-BnF
Comparaisons de mandibules d'espèces humaines et pré-humaines, tirée de « Les hommes fossiles : éléments de paléontologie humaine », 1921 - source : Gallica-BnF

Et on n’en saura jamais rien. Ce crâne si étrange a fait naître de nombreux soupçons, notamment avec de nouvelles découvertes qui rendent cet homme de Piltdown de plus en plus difficile à placer dans l’évolution des hominidés.

En 1949, une première analyse au fluor montre une différence de datation entre le crâne et la mâchoire. En 1952, le dentiste Alvan Marston, préhistorien amateur, démontre que la mâchoire est celle d’un singe dont les dents ont été limées afin de imiter une dentition pré-humaine.

Des expertises poussées montrent alors qu’il s’agit d’un habile assemblage entre le crâne d’un homme du Moyen Âge atteint de malformation et les dents d’un orang-outan de Bornéo. En 1953, le Muséum d’Histoire naturelle de Londres reconnaît qu’il s’agit indubitablement d’une supercherie.

L’auteur de ce canular n’est toujours pas identifié avec certitude. On a parlé de Charles Dawson lui-même, du père Teilhard de Chardin qui a participé aux premières fouilles et même d’Arthur Conan Doyle, créateur de Sherlock Holmes et farouchement opposé aux thèses évolutionnistes.

La thèse la plus récente est celle d’une cabale montée par un opposant de Charles Dawson qui comptait le ridiculiser en faisant éclater la vérité. Mais la mort en 1916 du paléontologue aurait alors mis fin à ces plans.

Pour en savoir plus :

Gerald Messadié, 500 ans de mystifications scientifiques, éditions Archipel, 2013

Jacqueline & Albert Ducros, compte-rendu de l’ouvrage Bones, Bodies, Behavior. Essays on Biological Anthropology de G. W. Stocking Jr, in : L’Homme, une anthropologie du proche, 1992, via persee.fr